Extraits de Mange, Prie, Aime


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de Elizabeth Gilbert – Tiré de la traduction officielle de Eat, Pray, Love

« – Quand j’essaie de méditer, je n’arrive apparemment qu’à me chamailler avec moi-même.

– Parce que ton ego essaie de s’assurer qu’il reste maître de la situation. C’est ça que fait ton ego. Il te maintient dans un sentiment de séparation, il te maintient dans la dualité, il essaie de te convaincre que tu es imparfaite, que tu es en miettes, que tu es seule et il t’empêche de te voir comme un tout.

– Et ça m’avance à quoi de savoir ça?

– À rien. Le boulot de ton ego, c’est pas de te rendre service. Son seul boulot, c’est de conserver son pouvoir. Et là, tout de suite, ton ego est mort de trouille parce qu’il est sur le point de se faire ratatiner. Continue sur ce chemin spirituel et les jours de ce sale gosse sont comptés. Dans très peu de temps, ton ego sera au chômage et c’est ton coeur qui prendra toutes les décisions. Du coup, ton ego lutte pour sa survie, il joue avec ton esprit, il essaie d’affirmer son autorité, il essaie de te mettre au piquet dans un coin, loin du reste de l’univers. Ne l’écoute pas.

– Comment ne pas l’écouter?

– Tu as déjà essayé de retirer un jouet des mains d’un petit môme? Il n’aime pas ça, n’est-ce pas? Il commence à donner des coups de pieds, il se met à pleurer. La meilleure façon de retirer un jouet des mains d’un jeune enfant, c’est de distraire le gamin, de lui donner autre chose avec quoi jouer. De détourner son attention.  Au lieu d’essayer d’arracher de force des pensées de ton esprit, donne-lui un truc encore mieux avec lequel jouer. Un truc plus sain.

– Comme quoi?

– Comme l’amour. »

…     …    …     …     …

« …les gens, universellement, ont tendance à penser que le bonheur est un coup de chance, un état qui leur tombera peut-être dessus sans crier gare, comme le beau temps. Mais le bonheur ne marche pas ainsi. Il est la conséquence d’un effort personnel. On se bat, on lutte pour le trouver, on le traque et même parfois jusqu’au bout du monde. Chacun doit s’activer pour faire advenir les manifestations de sa grâce. Et une fois qu’on atteint cet état de bonheur, on doit le faire perdurer, sans jamais céder à la négligence, on doit fournir un formidable effort et nager sans relâche dans ce bonheur, toujours plus haut, pour flotter sur ses crêtes. »

…     …     …     …    …

« …Ketut parlait du paradis et de l’enfer d’une façon différente, comme de vrais lieux qui existeraient dans l’univers. Il les aurait effectivement visités. Du moins, je pense que c’est ce qu’il voulait dire.

Je voulais essayer de tirer ça au clair. « Ketut, vous avez déjà été en enfer? »

Il a souri. Evidemment, qu’il y avait été.

« À quoi ça ressemble l’enfer?

– Pareil que paradis. »

Me voyant déroutée, il a essayé de m’expliquer.

« L’univers est un cercle, Liss. »

Je n’étais toujours pas certaine de comprendre.

« En haut, en bas – tout pareil, à la fin. »

Je me suis souvenue d’une vieille notion mystique chrétienne : là-haut comme ici-bas. «  Comment alors peut-on faire la différence entre le paradis et l’enfer? ai-je demandé.

– Parce que la façon dont tu y vas. Le paradis, tu montes, tu traverses sept lieux heureux. L’enfer, tu descends, tu traverses sept lieux tristes. C’est pourquoi il vaut mieux que tu montes, Liss.  » Il a éclaté de rire.

« Vous voulez dire qu’à tout prendre, il vaut mieux passer sa vie à monter et traverser les lieux heureux, puisque le paradis et l’enfer – les destinations – sont de toute façon identiques?

– Même chose. À la fin, c’est les mêmes, donc mieux vaut être heureux pendant le voyage.

– Si le paradis est l’amour, l’enfer est…

– Amour aussi » a-t-il complété.

J’ai médité là-dessus un petit moment, en essayant de comprendre comment Ketut faisait son compte.

Il s’est remis à rire, et m’a tapoté affectueusement le genou.

« Toujours très difficile pour la jeunesse de comprendre ça. »

…     …     …     …     …

– Armenia, dis-je en me tournant vers ma nouvelle amie, peux-tu s’il te plaît expliquer à Wayan ce que ça signifie d’être brésilienne? »

Armenia a rigolé, mais ensuite, elle a semblé prendre la question au sérieux: « Bon, j’ai toujours essayé d’être jolie et féminine, même dans les zones de guerre et les camps de réfugiés d’Amérique centrale. Même dans les pires crises et tragédies, il n’y a pas de raison d’ajouter au malheur des autres en ayant soi-même l’air malheureux. C’est ma philosophie. C’est pour ça que je me maquillais et que je portais toujours des bijoux dans la jungle – rien d’extravagant, mais juste un joli bracelet en or, et des boucles d’oreille, un peu de rouge à lèvres, un bon parfum. Juste ce qu’il fallait pour montrer que j’avais encore du respect envers moi-même. »

D’une certaine façon, Armenia me fait penser à ces grandes voyageuses de l’ère victorienne qui soutenaient que rien ne justifie de revêtir en Afrique des vêtements qui auraient déparé dans un salon anglais.

…     …     …     …     …

« Tutti arpentait la boutique, un petit carré de céramique bleu cobalt posé sur ses paumes ouvertes, en chantant une sorte de psalmodie. Je l’ai observée un petit moment, pour essayer de comprendre ce qu’elle fabriquait. Tutti a joué un long moment avec cette tesselle, elle la lançait en l’air, elle lui parlait, en chuchotant, en chantant, puis elle la faisait glisser sur le sol, comme elle l’aurait fait d’une petite voiture Matchbox. Pour finir, elle l’a posée dans un coin, à l’écart, et s’est assise dessus, en fermant les yeux et en fredonnant pour elle-même, retirée dans quelque compartiment mystique, invisible, auquel elle seule avait accès.

J’ai demandé à Wayan à quoi tout cela rimait. Tutti avait trouvé ce carreau sur le site d’un hôtel de luxe en construction, plus bas dans la rue, m’a-t-elle expliqué, et elle l’avait mis dans sa poche. « Si un jour on a une maison, on pourra peut-être avoir un joli sol bleu, comme celui-là. » À en croire Wayan, Tutti passe maintenant des heures et des heures assise sur ce minuscule carré bleu, les yeux fermés, à faire semblant d’être dans sa maison. »……..Je savais que c’était par Tutti que ce miracle s’était manifesté, par la force de ses prières, parce qu’elle voulait que cette petite tesselle se polisse, s’étende autour d’elle, grossisse – comme un des haricots magiques de Jack – et devienne une vraie maison qui les mettrait à l’abri, elle, sa mère et les deux orphelines, pour toujours. »

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